Je n'ai pas eu le temps de vous en parler à l'époque, mais courant novembre, j'ai été sollicité par e-mail pour faire une séance de photos pour la brochure de l'université. Moi vous connaissez mon emploi du temps : ça ne m'arrangeait pas trop, ça tombait sur un moment où j'étais justement libre. Mais je suis aussi bonne poire, et pas de vraie bonne excuse en vue pour se dérober à ce qui me semblait être une clownerie de plus. J'imaginais déjà le genre, photo de groupe des joyeux élèves en échanges pour faire bien sur le papier. En plus, ils prévoyaient une séance d'une heure, ce qui laissait présager beaucoup de courbettes et de perte de temps avec la bande des rigolos.
Dans le tas des conditions, on demande de porter des couleurs vives, parce que la brochure est prévue pour le printemps. Je saute sur l'occasion, et réponds en désespoir de cause que je serais ravis (évidemment !) de donner de mon temps et de ma personne pour la bonne cause, mais que malheureusement, je n'ai que du noir au Japon (ce qui est vrai... pas qu'au Japon, d'ailleurs. Mais je ne veux pas qu'on pense que je suis un triste personnage, alors je ne le dis pas ici). Bref, j'espère qu'on me remerciera, et qu'on se passera de ma présence noirâtre dans la masse haute en couleur de mes nombreux camarades, probablement pleins de bonne volonté, parce que pendant que je cours d'un entraînement à l'autre, moi, je vois mes collocs qui courent d'une soirée à l'autre, et je me dis qu'ils peuvent aussi bien que moi passer une heure à faire les singes devant l'objectif.
Bon, manque de pot, on me dit vingt-quatre heures plus tard que c'est parfait, qu'on compte sur moi, que je suis bien aimable, etc. Échec total. J'en déduis que les réponses doivent être rares et peu enthousiastes, et qu'ils veulent du nombre pour impressionner.
Passent une ou deux semaines bien remplies, et j'oublie vaguement l'affaire. Deux jours avant le grand évènement, on me rappelle bien, toujours par mail, qu'il faut que je sois à telle heure à tel endroit, avec des vêtements colorés légers (fin novembre à Tôkyô, la bonne blague !). Je réponds présent (à reculons), et re-baratine un avertissement sur ma couleur préférée. Pas de souci, on m'aime bien quand même.
Le lendemain, de mauvaise grâce, entre quelques exercices et un petit déjeuner hâtif, je m'habille un peu comme il faut, malgré tout (pas passer pour un péquenot), noir sur noir sur noir. Mais chemise et veste. Simple, efficace. Avant de partir, je me rappelle, et je passe trois secondes devant la glace de la salle de bain, un pied déjà à moitié dehors, histoire d'essayer de faire en sorte que mes cheveux n'aient pas l'air d'être passés à côté d'un réacteur de 747 au décollage. Et puis je vais en cours, merde quoi.
13 heures, je sors de cours, en me répétant : "N'oublie pas, t'aurais l'air con". Riez, mais avec tout ce que je fais, j'oublie toujours beaucoup de choses, aussi bien dans le train ou sur mon bureau que dans mon emploi du temps. A plus forte raison si ça ne rentrait pas dans la routine établie, et que ça ne m'enchantait pas plus que ça. En langage psychologique, ça s'appelle un acte manqué. Finalement, c'est très littéral.
Donc, je me pointe au lieu de rendez-vous. Pas un chat, à part deux personnes du staff Meiji, qui m'accueillent chaleureusement. Je me dis : "Ah les vaches, pas un clampin foutu de prendre cinq minutes pour la photo des gaijin de meiji." Depuis le matin, j'ai demandé à deux ou trois personnes si elles venaient. On m'a presque toujours dit non, et si j'enquête sur le pourquoi du comment, on me répond généralement "Ben... j'ai jamais reçu ce mail moi". Même pas foutus de checker une boîte aux lettres.
Vous vous dites quand même : ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Oui, mais je suis un peu lent. Alors quand on m'accueille par mes noms et prénoms, en pointant le tout sur une liste bien concise, je m'étonne un peu qu'on sache qui je suis aussi facilement (je ne sais pas combien il y a de gaijin à meiji, mais je ne suis pas spécialement connu, hein), mais ça ne fait toujours pas vraiment "tilt". Se pointent deux consœurs francophones (Marseille, Montréal). Il faut croire qu'on a la cote. Pour le coup, c'était le fruit du hasard, mais ça a facilité la communication. Je savais qu'elles venaient depuis le matin, mais je ne savais pas qu'on n'étaient que tous les trois. C'est quand même fou cet effectif réduit.
Et bien pour vous donner le mot de la fin, ça n'est que dans le train en rentrant avec Oda (elle s'appelle comme ça), après avoir passé une heure à essayer d'avoir l'air de discuter naturellement avec mes camarades devant des Nikon, des Nippons, des Flashs et du soleil plein dans les yeux, que j'ai finalement réalisé qu'on avait été sélectionné. Parce que soudainement, j'ai compris pourquoi mes deux partenaires étaient si enthousiastes, elles : elles voulaient poser, et cette sélection était une opportunité pour elles, sans compter l'assurance que donne le fait d'avoir été choisi. Et moi, gros niais, j'étais vaguement agacé de devoir faire partie des trois égéries chargées d'incarner l'ouverture internationale de l'université... ce qui devait paraître un peu étrange (voire prétentieux) au yeux de nos deux modèles en herbe.
Oui, bon, ben j'avais pas compris, quoi.
Du coup, ayant pris finalement conscience de mon irrésistible attrait physique, je pense que je vais bientôt quitter l'université pour me lancer dans une flamboyante carrière de modèle masculin au Japon, avec la fortune, les filles, la célébrité, et tout ça. Il paraît qu'ils cherchent beaucoup de blonds aux yeux bleus ici (c'est rare, on vous a dit ?). Et puis depuis que j'ai coupé mes cheveux et pris dix kilos, on a cessé de me comparer à Legolas (comprenez cette nouille d'Orlando Bloom) pour passer à James Bond (comprenez ce BG de Daniel Craigh), ce qui est une petite promotion, vous en conviendrez. Bon, il faut aussi savoir que pour un Chinois du Japon, je suis un blond pâle aux yeux bleu comme un autre : "N'oubliez pas que pour eux, nous nous ressemblons tous" (OSS 117, Rio ne répond plus).
A partir de là, j'ai eu récemment une idée de casting formidable pour tourner prochainement une très grosse production lyonnaise, avec dans les rôles principaux :
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| Louise JUGNON |
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| Damien CHAUMAY |
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| Jean-François RAUCH |
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| Bérengère CAGNON |
Ça va faire un carton, c'est sûr !