dimanche 21 avril 2013

Actualité française, encore


On était parti pour parler ici du Japon, mais c’est plutôt calme en ce moment. Celle qui au contraire me semble dangereusement agitée ces derniers temps, c’est la société française.

Ça n’est pas encore finit, et l’escalade continue, qu’on se demande déjà comment on en est arrivé là. Parti d’un projet de loi qui me semblait (naïvement) anodin et relevant du bon sens social et de la formalité juridique, j’ai vu au cours des derniers mois se cristalliser contre lui toute la frustration et la haine de la droite défaite aux dernières élections présidentielle, grossie par les rangs des innombrables déçus et mécontents face au passif gouvernement socialiste. Comme à chaque élection, on choisit un champion en attendant des miracles, et on se sent rapidement floué quand on s’aperçoit que « rien ne change ». C’est-à-dire que ça ne change pas assez vite, pas comme il faut. Alors on proteste ; et jusque-là, on reste dans les bornes de l’acceptable – voire de l’attendu.

Là où l’on franchit ces bornes, c’est lorsqu’on commence à cristalliser cette haine et cette frustration autour d’un projet de loi qui concerne de manière ciblée une minorité sociale, et que tout en se défendant à grands cris d’homophobie, on entre dans le cercle de l’escalade violente des propos, en se laissant emporter par la « passion politique » très française, qui nous pousse toujours plus loin dans ce pugilat virulent qu’on a la complaisance d’appeler fièrement du débat d’idées.

En fait d’idée, ce que l’on constate ces derniers temps, c’est la grande victoire de la guerre des réseaux sociaux, qui montrent (enfin ?) le côté noir de leur innocente « ouverture au monde », lorsqu’ils deviennent les catalyseurs d’une spirale de violence verbale. Quand la « communication » remplace l’échange, c’est à boulets rouges qu’on ouvre le feu sur son ami d’antan, en s’armant soi-même au préalable lourdement contre la charge des idéaux adverses. On ne se lasse pas de chier des « commentaires » (ça n’est pas autorisé ici, vous connaissez mon autoritarisme), dont les contenus n'ont de commentaire que le nom. Bacs à sable pour adultes, armes de discussion massive. On s’invective, on s’incendie, on se tag les murs, et puis on se raye mutuellement de sa liste d’amis. La belle affaire. Voilà ce qu’il en coûte, peut-être, de les choisir en cliquant mécaniquement sur des boutons virtuels. Peut-être aurait-il fallu approfondir un peu les « statuts », ces beaux sommaires d’humanité, en élargissant les champs de renseignement depuis « en couple/célibataire » jusqu’à « homophobe/gay friendly » ou « marxiste/maurassien », voire « gros con obtus/moralisateur borné ».
Tant que le débat s’en tient aux questions cruciales de son groupe de rock préféré ou de la dernière soirée où l’on a fini à quatre pattes, ça n’éduque guère à la courtoisie, mais ça reste bon enfant. C’est quand on touche enfin aux vraies convictions qu’on voit soudainement poindre la vraie nature du « mur », symbole international de fermeture pour ceux qui l’avaient oublié (revoyez Pink Floyd), et qui a toujours été le support privilégié de la propagande, quelle qu’elle soit. Et comme il est impossible de ne « pas aimer », on colle une nouvelle couche d’affiches haineuses, que l’on pourra « aimer ». La magie de l’amour se révèle tout à coup moins belle qu’on l’aurait pensé. Car ne pas aimer un avis haineux ou radical, c’est une chose. Aimer l’avis haineux adverse en est une autre.


La France a en effet cette particularité d’être profondément politique, to the bones. On ne sidérera sans doute jamais autant un Japonais qu’en l’invitant à une réunion amicale au bar, qui tourne soudainement au vinaigre lorsqu’on évoque l’actualité. Le Français a dans les tripes la rage de la rébellion, et que n’accomplirait-il pas s’il savait la canaliser un tant soit peu, au lieu de dissiper continuellement cette belle énergie dans l’édification de monstrueuses forteresses blindées de préjugés passionnés. En France, on ne se bat pas pour la justesse, on se bat pour la justice. On ne veut jamais toucher juste, on veut émouvoir, on veut attaquer, défendre, requérir, plaidoyer, croiser le fer et en découdre sans en démordre. On ne s’ouvre pas, on se barricade. On ne cherche pas l’entente, on ne cherche pas le progrès, on cherche l’ennemi. C’est viscéral.



A l’époque de l’affaire Dreyfus, pendant que des Zola publiaient J’accuse, le petit peuple faisait circuler une souscription antisémite pour soutenir la veuve du colonel Hubert-Joseph Henry. A l’époque, on ne s’embarrassait pas tellement de politiquement correcte, on signait franchement d’un joyeux « pour la mort de tous les Youpins ! ». De nos jours, on se réclame de plus de finesse. On se défend d’être un mouvement catholique, et plus encore homophobe. Et sans doute, à l’origine, c’est bien de là qu’on est parti, et la question en soit du mariage était légitime. Mais comme avec l’affaire DSK, la passion politique délie les langues d’une étrange manière, et les cœurs se dévoilent malgré eux, provoquant des sorties qu’on pensait d’un autre âge, peignant un viol en « troussage de soubrette », et un mariage homosexuel en perversion potentielle de l’enfance. Une société malade de divorces et encore gangrénée de femmes battues fait vibrer les violons sur le danger psychologique de la perte des repères masculins/féminins pour les petits chérubins, on dresse le droit de l’enfant face au droit de l’homosexuel, et l’on pourrait presque entendre ramper en sous-sol la perversion que ces diables de sodomites vont inculquer à leur progéniture de substitution.
En termes de perversion, c’est celle des mots que l’on a suffisamment entamée. Il ne suffit pas d’affirmer n’être pas homophobe (ou anticlérical, ne l’oublions pas ; c’est plus facile, mais pas franchement plus glorieux) pour que la magie s’opère. Encore faut-il se conduire comme tel. Quant aux attaques en règle menées contre l’anti-démocratie de l’actuel gouvernement, elles me rappellent drôlement… les plaintes des militants de gauche pendant ces dix dernières années, lorsqu’une droite passablement sourde aux manifestations de l’opposition (certes moins massives) faisait passer des lois nettement impopulaires dans certaines classes de la population. On se sent toujours sacrément « du peuple » dés qu’on descend dans la rue. On avait oublié comme c’était si bon d’être les victimes de l’injustice et de l’Autorité. Et on peut en dire autant des protestations contre les violences policières. On pleure sur le gazage des femmes et des enfants de la droite comme on s’indignait de celui des jeunes ados de la gauche. Jusqu’aux médias, jadis accusés de couvrir les manœuvres de la droite, qui sont désormais la cible de reproches violents de « partialité » lorsqu’ils s’intéressent d’un peu plus près aux chiffres des manifestations ou à la composition des associations de la Manif pour tous. La droite aurait-elle par hasard oublié le prix de la protestation, après toutes ces années passées confortablement en majorité à l’Assemblée ?…

Bref, cette cristallisation inattendue autour du projet de loi Taubira raisonne de manière très douteuse à mes oreilles d’expatrié, avec des accents fort peu flatteurs venus d’un siècle passé, qu’on espérait naïvement enterré avec la prospérité du plan Marshall et de ses Trente Glorieuses. Alors que notre pays se targue de par le monde de son Histoire passée riche en Lumières, en Déclarations des Droits de l’Homme et en Grandes Révolutions, le voilà qui s’y attarde, bercé par ces doux souvenirs d’une époque fameuse où il menait le monde ; et piqué par les récents « Printemps arabes », il oublie le bain de sang syrien pour bomber le torse sur son propre ridicule « printemps français », comme s’il voulait ne pas être en reste. A-t-on oublié que ce « Printemps arabe » puisait lui-même sa référence dans le printemps des peuples, d’origine… française (ou l’art de ses renvoyer la balle), et qui eut pour glorieux effet de propulser le dictateur Napoléon III au pouvoir pour vingt ans ? Riante référence. Et nous voilà chipotant au présent sur les implications juridiques et l’impact psychologique et social d’une loi que certains pays considèrent de nos jours comme un droit allant de soi, jusqu’à l’Afrique du Sud, qui a retiré de sa constitution la définition du mariage à laquelle les nôtres se raccrochent, la jugeant discriminatoire en soi. La France, un pays d’avenir, vraiment.
Mais tout est pour le mieux, car la droite, dans son naufrage, a enfin trouvé la planche de salut à laquelle s’agripper pour s’unir à nouveau. S’agit-il d’une idée nouvelle, d’une ligne directrice, d’une vision innovante ? Non ; c’est le grand retour de la consensuelle valeur famille, c’est la bonne vieille crispation contre le démon pervers qui gangrène la vertu sociale. Et autour du nombril de la France en ébullition, le monde continue de tourner, sans nous.

Ce qui me choque dans la situation actuelle, plus encore que ce manque de courage dans l’innovation et cette couardise chronique du Français de pointe, qui se révèle si souvent être profondément conservateur lorsqu’on en gratte le verni, c’est le fait de faire peser sur une classe minoritaire de la population toute la frustration politique d’une lourde part de la population, qui s’est vue privée cette fois de la poupée de chiffon du péril communiste pour attaquer un gouvernement socialiste depuis longtemps vendu à l’économie de marché. Il fallait un point de critique, un angle d’attaque. Les Juifs sont passés de mode, les « Arabes » (français) trop nécessaires dans la débâcle, les Chinois trop loin (et trop risqués) ; on s’est rabattu sur les homosexuels ?
                                                                                                                                                     
C’est aussi ça, la Grande Civilisation française.