On était parti pour parler ici du Japon, mais c’est plutôt calme
en ce moment. Celle qui au contraire me semble dangereusement agitée ces
derniers temps, c’est la société française.
Ça n’est pas encore finit, et l’escalade continue, qu’on se
demande déjà comment on en est arrivé là. Parti d’un projet de loi qui me
semblait (naïvement) anodin et relevant du bon sens social et de la formalité
juridique, j’ai vu au cours des derniers mois se cristalliser contre lui toute
la frustration et la haine de la droite défaite aux dernières élections
présidentielle, grossie par les rangs des innombrables déçus et mécontents face
au passif gouvernement socialiste. Comme à chaque élection, on choisit un
champion en attendant des miracles, et on se sent rapidement floué quand on s’aperçoit
que « rien ne change ». C’est-à-dire que ça ne change pas assez vite,
pas comme il faut. Alors on proteste ; et jusque-là, on reste dans les
bornes de l’acceptable – voire de l’attendu.
Là où l’on franchit ces bornes, c’est lorsqu’on commence
à cristalliser cette haine et cette frustration autour d’un projet de loi qui
concerne de manière ciblée une minorité sociale, et que tout en se défendant à
grands cris d’homophobie, on entre dans le cercle de l’escalade violente des
propos, en se laissant emporter par la « passion politique » très
française, qui nous pousse toujours plus loin dans ce pugilat virulent qu’on a la complaisance d’appeler
fièrement du débat d’idées.
En fait d’idée, ce que l’on constate ces derniers temps, c’est
la grande victoire de la guerre des réseaux sociaux, qui montrent (enfin ?)
le côté noir de leur innocente « ouverture au monde », lorsqu’ils
deviennent les catalyseurs d’une spirale de violence verbale. Quand la « communication »
remplace l’échange, c’est à boulets rouges qu’on ouvre le feu sur son ami d’antan,
en s’armant soi-même au préalable lourdement contre la charge des idéaux adverses. On ne se lasse pas de chier
des « commentaires » (ça n’est pas autorisé ici, vous connaissez mon
autoritarisme), dont les contenus n'ont de commentaire que le nom. Bacs à sable pour adultes, armes de discussion massive. On s’invective,
on s’incendie, on se tag les murs, et puis on se raye mutuellement de sa liste
d’amis. La belle affaire. Voilà ce qu’il en coûte, peut-être, de les choisir en
cliquant mécaniquement sur des boutons virtuels. Peut-être aurait-il fallu approfondir
un peu les « statuts », ces beaux sommaires d’humanité, en
élargissant les champs de renseignement depuis « en couple/célibataire »
jusqu’à « homophobe/gay friendly » ou « marxiste/maurassien »,
voire « gros con obtus/moralisateur borné ».
Tant que le débat s’en tient aux questions cruciales de son
groupe de rock préféré ou de la dernière soirée où l’on a fini à quatre pattes,
ça n’éduque guère à la courtoisie, mais ça reste bon enfant. C’est quand on
touche enfin aux vraies convictions qu’on voit soudainement poindre la vraie
nature du « mur », symbole international de fermeture pour ceux qui l’avaient
oublié (revoyez Pink Floyd), et qui a
toujours été le support privilégié de la propagande, quelle qu’elle soit. Et
comme il est impossible de ne « pas aimer », on colle une nouvelle
couche d’affiches haineuses, que l’on pourra « aimer ». La magie de l’amour
se révèle tout à coup moins belle qu’on l’aurait pensé. Car ne pas aimer un
avis haineux ou radical, c’est une chose. Aimer l’avis haineux adverse en est
une autre.
La France a en effet cette particularité d’être profondément
politique, to the bones. On ne
sidérera sans doute jamais autant un Japonais qu’en l’invitant à une réunion amicale
au bar, qui tourne soudainement au vinaigre lorsqu’on évoque l’actualité. Le
Français a dans les tripes la rage de la rébellion, et que n’accomplirait-il
pas s’il savait la canaliser un tant soit peu, au lieu de dissiper
continuellement cette belle énergie dans l’édification de monstrueuses
forteresses blindées de préjugés passionnés. En France, on ne se bat pas pour
la justesse, on se bat pour la justice. On ne veut jamais toucher juste, on
veut émouvoir, on veut attaquer, défendre, requérir, plaidoyer, croiser le fer
et en découdre sans en démordre. On ne s’ouvre pas, on se barricade. On ne cherche pas l’entente, on ne cherche pas
le progrès, on cherche l’ennemi. C’est viscéral.
A l’époque de l’affaire Dreyfus, pendant que des Zola
publiaient J’accuse, le petit peuple faisait
circuler une souscription antisémite pour soutenir la veuve du colonel
Hubert-Joseph Henry. A l’époque, on ne s’embarrassait pas tellement de
politiquement correcte, on signait franchement d’un joyeux « pour la mort
de tous les Youpins ! ». De nos jours, on se réclame de plus de finesse.
On se défend d’être un mouvement catholique, et plus encore homophobe. Et sans
doute, à l’origine, c’est bien de là qu’on est parti, et la question en soit du
mariage était légitime. Mais comme avec l’affaire DSK, la passion politique
délie les langues d’une étrange manière, et les cœurs se dévoilent malgré eux,
provoquant des sorties qu’on pensait d’un autre âge, peignant un viol en « troussage
de soubrette », et un mariage homosexuel en perversion potentielle de l’enfance.
Une société malade de divorces et encore gangrénée de femmes battues fait
vibrer les violons sur le danger psychologique de la perte des repères masculins/féminins
pour les petits chérubins, on dresse le droit de l’enfant face au droit de l’homosexuel,
et l’on pourrait presque entendre ramper en sous-sol la perversion que ces diables
de sodomites vont inculquer à leur progéniture de substitution.
En termes de perversion, c’est celle des mots que l’on a
suffisamment entamée. Il ne suffit pas d’affirmer
n’être pas homophobe (ou anticlérical, ne l’oublions pas ; c’est plus
facile, mais pas franchement plus glorieux) pour que la magie s’opère. Encore
faut-il se conduire comme tel. Quant aux attaques en règle menées contre l’anti-démocratie
de l’actuel gouvernement, elles me rappellent drôlement… les plaintes des
militants de gauche pendant ces dix dernières années, lorsqu’une droite passablement
sourde aux manifestations de l’opposition (certes moins massives) faisait
passer des lois nettement impopulaires dans certaines classes de la population.
On se sent toujours sacrément « du peuple » dés qu’on descend dans la
rue. On avait oublié comme c’était si bon d’être les victimes de l’injustice et
de l’Autorité. Et on peut en dire autant des protestations contre les violences
policières. On pleure sur le gazage des femmes et des enfants de la droite comme on s’indignait
de celui des jeunes ados de la gauche. Jusqu’aux médias, jadis accusés de couvrir les manœuvres
de la droite, qui sont désormais la cible de reproches violents de « partialité » lorsqu’ils s’intéressent
d’un peu plus près aux chiffres des manifestations ou à la composition des associations de la Manif pour tous. La droite aurait-elle par
hasard oublié le prix de la protestation, après toutes ces années passées
confortablement en majorité à l’Assemblée ?…
Bref, cette cristallisation inattendue autour du projet de
loi Taubira raisonne de manière très douteuse à mes oreilles d’expatrié, avec
des accents fort peu flatteurs venus d’un siècle passé, qu’on espérait naïvement
enterré avec la prospérité du plan Marshall et de ses Trente Glorieuses. Alors
que notre pays se targue de par le monde de son Histoire passée riche en
Lumières, en Déclarations des Droits de l’Homme et en Grandes Révolutions, le
voilà qui s’y attarde, bercé par ces doux souvenirs d’une époque fameuse où il
menait le monde ; et piqué par les récents « Printemps arabes »,
il oublie le bain de sang syrien pour bomber le torse sur son propre ridicule « printemps
français », comme s’il voulait ne pas être en reste. A-t-on oublié que ce « Printemps
arabe » puisait lui-même sa référence dans le printemps des peuples, d’origine…
française (ou l’art de ses renvoyer la balle), et qui eut pour glorieux effet
de propulser le dictateur Napoléon III
au pouvoir pour vingt ans ? Riante référence. Et nous voilà chipotant au
présent sur les implications juridiques et l’impact psychologique et social d’une
loi que certains pays considèrent de nos jours comme un droit allant de soi, jusqu’à
l’Afrique du Sud, qui a retiré de sa constitution la définition du mariage à
laquelle les nôtres se raccrochent, la jugeant discriminatoire en soi. La France,
un pays d’avenir, vraiment.
Mais tout est pour le mieux, car la droite, dans son
naufrage, a enfin trouvé la planche de salut à laquelle s’agripper pour s’unir
à nouveau. S’agit-il d’une idée nouvelle, d’une ligne directrice, d’une vision
innovante ? Non ; c’est le grand retour de la consensuelle valeur famille, c’est la
bonne vieille crispation contre le démon pervers qui gangrène la vertu sociale.
Et autour du nombril de la France en ébullition, le monde continue de tourner,
sans nous.
Ce qui me choque dans la situation actuelle, plus encore que
ce manque de courage dans l’innovation et cette couardise chronique du Français
de pointe, qui se révèle si souvent être profondément conservateur lorsqu’on en
gratte le verni, c’est le fait de faire peser sur une classe minoritaire de la
population toute la frustration politique d’une lourde part de la population,
qui s’est vue privée cette fois de la poupée de chiffon du péril communiste pour
attaquer un gouvernement socialiste depuis longtemps vendu à l’économie de
marché. Il fallait un point de critique, un angle d’attaque. Les Juifs sont passés
de mode, les « Arabes » (français) trop nécessaires dans la débâcle,
les Chinois trop loin (et trop risqués) ; on s’est rabattu sur les
homosexuels ?
C’est aussi ça, la Grande Civilisation française.
