Un paquet d’œufs en chocolat a récemment atterrit dans ma boîte aux lettres. Est-ce un moyen de me sonner les cloches de Pâque, moi qui ai sombré ces derniers temps dans un profond silence radio ? En tout cas, il accompagne très bien la lecture du 5ème tome de Game of Thrones (de son vrai nom A Song of Ice and Fire). Je m'effraie de voir à quelle allure je dévore l'un et l'autre, sachant que le prochain tome (l'avant-dernier) ne paraîtra pas avant au moins un ou deux ans (garantie de qualité, pour autant), et que la prochaine Pâque ne tombera pas avant l'an prochain (il parait). Avec son nombre incroyable de personnages détaillés, sa géographie de plus en plus vaste, son Histoire de plus en plus complexe et ses générations qui s'enchaînent au fur et à mesure que les héros tombent comme des mouches, au même rythme effréné que les masses du vulgaire (dans des circonstances qui font parfois hurler d'indignation), on aurait tendance à penser que son monde ne s'arrêtera jamais de tourner. Il faudra bien qu'il mette un point final un jour pourtant, à ce qui ne devait être à l'origine... qu'une trilogie ! Il a déjà écrit plus de cinq mille pages, et au point où j'en suis, presque aucun des personnages initiaux n'a encore le privilège de respirer la bise fraîche venue du nord, à l'exception d'une poignée de survivants, disséminée aux quatre coins, noyée dans le flot des nouveaux protagonistes, qui eux aussi passent et trépassent à une vitesse alarmante (winter is coming).
Je réalise soudain ce qui me plait tant chez George Martin, ce qui contribue sans doute à exercer sur moi cette extraordinaire fascination : avec cette saga monstrueuse et barbare, il brise enfin cette mode, ce tabou presque, qui pollue depuis des années les écrans et l'imaginaire collectif, cette sacro-sainte saloperie de mythe de l'élu, ce connard d'Homme parmi les hommes, dont le destin justifie qu'il surpasse tous les autres protagonistes, qu'il leur survive à travers des épreuves incomparables que lui seul peut traverser (sans raison, sinon qu'il est l'élu), et qu'on ne sacrifie dans le pire des cas qu'en martyr, dans un fabuleux bouquet final. George Martin a enfin réussi l'exploit de nous débarrasser de ce mensonge, de bannir du monde de l'imaginaire ces hommes providentiels, ces sauveurs, qui nous empoisonnent jusque dans nos attentes politiques. Chez lui, les hommes doués, les hommes de qualité, les bons, ils tombent tout aussi bien dans leurs vertes années, soudainement emportés par l'événement inattendu, par l'imprévisible (la maladie, le faux-pas débile, la noyade dans le Mississippi les santiag aux pieds, bref, l'accident bête, comme disent les Tontons), parfois sans raison, parfois bêtement, parfois avant même d'avoir seulement commencé à accomplir ce qu'ils se proposaient d'entreprendre, fauchés dans le premier élan, parfois encore de manière ignoble et sans aucune gloire, parfois en implorant finalement à genoux qu'on les épargne, abandonnant toute dignité, et sans aucun espoir de revanche, de riposte, de réconfort ou de vengeance ultérieure. C'est à en pleurer de rage tellement c'est bon.
Chez George Martin, la magie ultime, ça n'est pas simplement qu'il nous laisse entrevoir aussi les sombres aspects des princes bienveillants, ça n'est pas seulement qu'il nous les peint tout en nuances : c'est qu'il les fait carrément crever sous nos yeux aux mains d'une poignée d'insignifiantes brutasses de grands chemins, sur la voie même qui les aurait menés à la gloire, aussi chiennement que le dernier troufion de leurs osts de guerre. Pour la première fois depuis très longtemps, il a rendu le héros à sa véritable humanité, il l'a rendu aléatoirement mortel.
Il faut lire A Song of Ice and Fire, qu'on aime la fantasy ou non ; ça n'a aucune importance, c'est presque de l'histoire. Ça parle de la vie, la vraie, avec tous ses enjeux banals, ses quêtes vaines et dérisoires, ses illusions déçues, ses bonnes surprises, ses sadiques cruels, ses abrutis quotidiens, et ses grands personnages accidentels. Mais juste avec des petits morceaux de dragon dedans, pour épicer.
Vous avez compris, je suis assez oisif ces derniers temps. Je n'écris même plus mon blog, et je culpabilise de ma fainéantise en me prélassant devant les derniers films que j'ai pu récupérer, en me disant de manière obsessionnelle : "il faut que je profite de mes derniers jours de vacances", comme on profite des derniers rayons du soleil d'automne, tandis que ma conscience, cette vendue, me murmure à l'oreille en ostinato qu'il serait temps que je retourne au boulot si je veux avancer un peu dans mes études, et remettre un peu d'ordre dans le bordel qui s'est installé au cours des dernières semaines. Reprendre le chemin de la rectitude, recommencer à écrire, à raconter ma vie sur ce blog, à répondre aux mails (qui s'entassent dans un dangereux équilibre instable), à rédiger mon mémoire, à reprendre des vieux textes, et puis surtout à en écrire des nouveaux. C'est le courage qui me manque, et la verve aussi. Peut-être que comme ça se passe plutôt bien en ce moment, que tout le monde me laisse peinard, que le kendô-bu n'a pas encore vraiment repris l'entraînement (ni les terribles nomikai), que les cours n'ont pas vraiment commencé, que je n'ai pas d'échéance sérieuse à court terme, et que je peux enfin faire des grasses mat' jusqu'à trois heures de l'après-midi en me disant qu'on aura de toute façon tout le temps de se faire un petit déj après, finalement, je n'ai pas vraiment de quoi râler. Alors à quoi bon écrire ? Je me contente de me gaver d'informations sur LeMonde.fr, en suivant avec circonspection les mouvements de notre agité du bocal voisin, qui secoue les ogives nucléaires comme des hochets, tandis que je me désole de voir ma belle France cristalliser autour du combat gay toute son amertume sociale, qui me rappelle non sans haussement de sourcil le Juif au nez crochu devenu bouc émissaire du chômeur allemand des années trente, avec des 24 mars 2013 qui se réclament fameusement du "contre mai 68" (avec ses enfants martyrs aux yeux rouges, échos aux étudiants matraqués ?), mais qui résonnent à mes oreilles aux harmoniques moins glorieuses d'un tristement célèbre 6 février 34 (avec les CRS dans le rôle de la Garde Mobile). L'Histoire se modélise-t-elle par la droite ou par le cercle ? Parfois, on est tenté de répondre par le chapelet d'andouilles.
Vu d'Asie orientale, ces errements idéologiques sonnent bien creux pourtant, entre le déploiement de la moitié de la flotte américaine dans le Pacifique, qui fait patrouiller ses intercepteurs anti-missiles et ses bombardiers nucléaires, et les volaillers chinois qui nous proposent une version H7N9 "update" de leur ancien virus démodé, pour le plus grand bonheur des grands, et surtout des petits. Avec tout le cercle pacifique qui réarme massivement (et Dassault de se lécher les babines), on ne sent pas vraiment la vieille Europe rajeunir. Ici, on la regarde même avec affection ; on va jusqu'à parler d'aller y visiter quelques débris antiques pour les prochaines vacances. C'est qu'elle est tellement romantique !
Pourtant, elle fait tout ce qu'elle peut pour aspirer la poussière dans les coins, en raclant au fond des comptes offshore de tous ses joyeux traîtres fiscaux, la vieille Europe. Mise au régime austère, sa Grèce en ruine a fondu comme neige au soleil, noyant dans le naufrage le souvenir du temps où c'était la fierté du riche citoyen d'armer des trières pour défendre la Cité. Pendant ce temps, la France, partie en avant-garde rappeler au Mali que les vieux singes savent encore faire quelques grimaces sur la scène internationale, se retourne pour s'apercevoir que les camarades occidentaux applaudissent de loin, et rechignent à lancer quelques pions dans la partie, qu'il faut quémander pièce à pièce à Bruxelles et Madrid. Ça serait trop beau, d'avoir enfin cette occasion de donner un peu de vie et de consistance à cette grande baudruche qu'on appelle la PSDC (mon frère, toi tu sais ; tu parles le langage des acronymes, toi). Autant rester immobiles, et continuer à révolutionner sagement autour de nos petits nombrils, sans faire de vagues. Peut-être que le monde nous oubliera enfin, qui sait ?...