dimanche 14 octobre 2012

Le 40ème anniversaire du Matsuba Kendô Club


C’était il y a déjà deux semaines, il est temps que je lève le voile sur cette cérémonie exceptionnelle, et que je rappelle les souvenirs avant qu’ils ne s’estompent.

40 ans, c’était une date importante, parce que ça fait remonter les débuts à l’époque où nos actuels professeurs étaient eux-mêmes de petits gamins en culotte courte. C’était donc aussi l’occasion de ressortir les vieilles photos, et de se souvenir que les 7ème dans ne sortent pas tout armés de la cuisse de Jupiter. Ça permettait enfin de remarquer la continuité du club, et la fidélité de ses pratiquants, fidélité qui se transmet en quelque sorte de génération en génération, puisqu’on retrouve dans les rangs du club les papas, les mamans, les frères et les sœurs, par familles entières.
Matsugaia est comme un petit village où tout le monde se connaît, tout le monde ayant fréquenté la même école (Matsuba, « Aiguille de pin »), et ce dôjô fait un peu revivre en moi à la sauce moderne l’idéal que je me fais des anciens clans du Japon, à petite échelle. Et même si je suis une pièce bizarrement et épisodiquement greffée à tout ça, je suis toujours fier d’être considéré comme partie de cette communauté, avec le même plaisir que j’ai à donner une partie de ma vie au dôjô de Lyon quand je suis en France. C’est dans ces lieux que j’en suis venu à comprendre qu’un homme n’a pas de valeur en soi, mais en acquière une au sein des groupes auxquels il se lie. C’est aussi ce qui donne tout son sens à l’aversion des samouraïs pour le statut de rônin.

On a fait les préparatifs le samedi soir (29 septembre), à la place de l’entraînement habituel. Le lendemain, le rendez-vous était à 8h30, pour régler les derniers détails et se mettre en place. La cérémonie commençait à 10 heures, donc on était larges d’une bonne demi-heure, mais le Japonais n’est jamais trop large sur les horaires.
A 10 heures pétantes, on était tous alignés en rang par équipes (A, B, C) dans la salle, devant la tribune. Tous les professeurs (une petite dizaine) étaient alignés sur notre droite, et Nagase-san était au micro sur une petite estrade dans un coin, avec pour responsabilité de faire les annonces et les présentations. Très important, les présentations. Là, c’était comme les tournois du moyen-âge : le héraut doit connaître les noms complets, les blasons, les titres et les hauts faits de chacun. Nagase était pâle d’anxiété, de peur de faire une erreur de prononciation sur un nom.
Shimoda-sensei, maître du dôjô, a fait entrer tous les officiels du kendô de Taitô-ku, depuis Fukumoto-sensei, fraîchement à la tête de l’association du district, jusqu’au directeur de l’école Matsuba et son adjoint. Il y avait aussi des femmes, dont une dame très remarquable, avec un maintien impeccable, une tenue très chic, et un superbe chapeau à large bord. Je ne me souviens plus de son statut exacte, mais je sais que c’est un personnage important qu’on voit à toutes les manifestations de kendô de Taitô. Elle n’a pas besoin de parler fort pour avoir une présence extraordinaire.
Il a fallu attendre encore une dizaine de minutes l’arrivée du doyen du kendô de l’arrondissement. Avec tout le respect qu’on doit ici aux personnes âgées, je dirais que c’est une sorte de momie décorative qu’ils sortent à chaque occasion importante. Ils l’escortent, bavant (pour de bon), jusqu’à son siège au centre de la tribune, le font se relever brièvement pour bafouiller trois mots incompréhensibles sur le courage et la persévérance au milieu des autres discours, puis le rassoient pour la durée de l’évènement. De temps en temps, ils l’emmènent avec mille précautions jusqu’aux toilettes, et le ramènent chez lui à la fin de la journée. On comprend pourquoi certains préféraient mourir au combat.

Après les discours (certains très longs), durant lesquels on piétine sur place, comme dans les musées, en essayant de garder une posture martiale, le petit Suzuki a prêté serment devant le maître du dôjô, au nom de tous les participants à la compétition. On a ensuite entamé un échauffement rapide, toujours en rang, dirigé avec énergie par Kataoka Shôta, le fils de Kataoka-sensei. Etirements, tsuburi, sous l’œil attentif de tous ces cadors et anciens de la discipline martiale, derrière leur longue table blanche.
La compétition entre les trois équipes formées des membres du Matsuba nous a occupés la matinée. C’était des équipes de 13.
J’affrontais d’abord Suzuki puis Nagase, ce dernier étant un très bon ami. J’ai lamentablement perdu mes deux combats, mais Suzuki lui-même est venu me dire que son premier men ne touchait pas (on était bien d’accord). Quand à Nagase, son kote était un peu court, mais c’était déjà nettement plus légitime (je me fais toujours avoir sur debana kote, que j’ai toujours pas compris la leçon). Quand à moi, toujours le même problème : tout le monde s’accord à dire que je fais de très beaux combats, bien techniques et tout, avec une superbe palette d’attaques et de contre-attaques dans tous les sens, mais jamais moyen de marquer un point qui soit levé par les arbitres, et c’est comme une malédiction. C’est pourtant pas faute d’essayer !
En dernier recours, j’accuse un peu ce qui me semble être la partialité des arbitres japonais. J’attends de revoir la vidéo, mais j’ai pris hier un kote nuki-men unanime qui m’a assez nettement heurté l’épaule, autant que j’aie pu le sentir. Que deux des arbitres, par une savante illusion d’optique, aient eu l’impression que le sabre de l’adversaire me tranchait la tête verticalement jusqu’à la gorge, je veux bien le croire, mais celui qui était en face aurait peut-être dû remarquer que c’était simplement parce qu’il m’avait manqué de dix bons centimètres à droite.
Enfin, vous me direz, c’est sans doute le dépit qui me rend mauvais joueur : je me prends peignée sur peignée à chaque match depuis trois semaines, y compris par des kyûsha qui me sont techniquement bien inférieurs. Au bout d’un moment, c’est rageant (« Je suis juste kyûsha » qu’il me dit tout benoîtement pour s’excuser après le combat, ce salaud. Oui, et moi je prépare mon troisième dan, et tu viens de me ratatiner devant tout le monde, petit con va !).
Cela dit, j’ai déjà enchaîné 6 matchs amicaux depuis fin septembre, et il y a deux ou trois grosses compétitions qui se profilent avant la fin du mois (une interne au Matsuba, la Taitô-taikai et une rencontre entre Meiji et Waseda qui promet d’être sanglante). A force, ça va devenir tellement courant que je vais finir par chopper le truc et concourir d’un hémisphère en pensant à ce que je vais manger le soir de l’autre. Du moins j’espère.

L’après-midi était réservée aux démonstrations, avec Shimoda-sensei (6ème dan) et Kataoka-sensei (7ème dan) qui nous ont fait l’ensemble des kendo no kata au sabre, puis Onikubo-sensei, 6ème dan de iaïdô, qui nous a fait une petite sélection de seitei-iai. C’était très chouette. Il est vraiment fort. Il fait des coupes magnifiques. La bonne nouvelle, c’est que je vais sûrement aller pratiquer dans son dôjô les lundi soirs.

La fin de la journée était consacrée à une compétition amicale entre des équipes de jeunes triés sur le volet parmi les combattants de plusieurs dôjô liés au Matsuba : une équipe du Yanaka de Fukumoto-sensei, une équipe du Hatsune du prêtre Kaiyû-sensei, une équipe du Tawara de Sawasaki-sensei, et deux équipes du Matsuba. C’est le Yanaka qui a gagné, presque sans surprise. La moitié de l’équipe était des petits-enfants de Fukumoto-sensei… J’avais des bons espoirs pour l’équipe de Hatsune, parce que je suis un grand fan de Kaiyû-sensei, mais ils n’ont eu que la troisième place. Matsuba a placé une équipe en deuxième place. Il ne manquait que le Sanshinken de Minowa pour que la fête soit complète, mais ils sont venus s’entraîner avec nous hier soir pour rattraper le coup.
Yukiko rigolait, parce que je connais les professeurs et les élèves mieux qu’elle, étant donné que j’ai écumé tous ces dôjô pendant une dizaine de mois il y a deux ans. Du coup, c’était très sympa de les voir tous réunis pour l’occasion, d’autant que ça marque aussi la bonne entente qui règne globalement entre tous (même s’il y a aussi des tensions, c’est inévitable). Ce genre de réunion me rappelle les compétitions amicales organisées pour les jeunes depuis l’année dernière entre Lyon et Saint-Etienne, à l’initiative de Fred et Luc du côté lyonnais (entre autres), et qui ont je crois considérablement amélioré les rapports entre les deux écoles, tout en renforçant les combattants des deux côtés.

La journée s’est achevée par la remise des récompenses, clôturée par le triple « Banzaï ! » traditionnel.

***

La soirée qui suivait était réservée aux adultes, et se déroulait au View Hotel d’Asakusa, pour faire bien classe. On avait un salon entier rien que pour nous, avec un majordome et des serveurs qui viennent vous tenir la chaise quand vous vous asseyez. Moi ça me met toujours plutôt mal à l’aise, parce que j’ai toujours peur de m’asseoir trop tôt ou trop tard ou trop lourdement ou trop je ne sais quoi. Nos places étaient bien entendu réservées, les tables étant constituées selon les statuts et les affinités. J’avais de la chance, j’étais à la table fun, avec Yukiko à ma gauche et Saitô-kun à ma droite. Il fait aussi ses études à Meiji. Il y avait aussi Shôta et Nagase, et Niimi et son copain Yoshida étaient à la table juste derrière nous, donc j’étais bien entouré.

Au début, j’ai eu un peu peur, parce que j’étais claqué (peu dormi), et ça a commencé très guindé. On était tous en costume, assis bien droits à nos places respectives, très sérieux, et je n’avais pas le droit d’enlever ma veste malgré la chaleur, du moins pas tant que les invités n’étaient pas tous arrivés et qu’ils n’avaient pas prononcé leurs discours. Tout le gratin de la journée est donc finalement arrivé par la grande porte à double battant, on a fait mille politesses en s’inclinant bien bas et en leur souhaitant la bienvenue tout le long de leur passage (comme à l’arrivée du chef des Yakusa au début d’Aniki). Ils ont pris place et ont fait à nouveau chacun un petit discours très sérieux ; ils se sont représentés, ont été représentés, ont présentés de nouveaux invités, et moi je commençais à tenir une bonne dalle, surtout que j’avais vaguement feuilleté le menu en guise de mise en bouche.
Mais vous voyez, c’est à ce moment-là que j’aime le Japon. Parce que tout cet ordre rigide, toutes ces attitudes guindées, ces paroles sérieuses et ces places réservées, ça tient jusqu’au « kampai ! ». A partir du moment où les discours sont achevés et où la bière a été servie à toutes les tables, une fois le mot magique prononcé, l’ambiance se métamorphose en quelques dizaines de minutes :

Les visages commencent à rougir, le tour des yeux aussi, le volume sonore gonfle, et ça commence à rigoler avec entrain à toutes les tables. Peu à peu, les gens s’apostrophes de tables en tables, prennent des photos à tout va, et finissent par quitter leurs sièges pour se promener en titubant avec des bouteilles à la main, et aller offrir à boire aux sensei, aux amis, aux voisins etc. Les anciens font le tour des tables et viennent bavarder avec les jeunes, leur parler du bon vieux temps et leur poser des questions sur leurs études ou leur donner des conseils cruciaux sur la pratique du kendô, en levant l’index et en agitant la tête d’un air entendu. Tout le monde se ballade dans la salle en affichant un sourire niais et en riant très fort, plus personne n’est à la place indiquée par le petit bout de papier qu’on lui a donné à l’entrée, mais plus personne ne s’en soucie, et les serveurs, de marbre, continuent à slalomer au milieu de ce joyeux bordel avec les plats savamment élaborés qu’ils sont censés nous servir, et qu’on dévore avec appétit en répétant à qui veut l’entendre que c’est super bon.
Avec Yukiko, on est allé présenter personnellement mes respects à Fukumoto-sensei en lui servant un verre de vin blanc. Ça se fait. On a papoté cinq minutes (c'est-à-dire Yukiko a fait la conversation, et moi j’ai acquiescé vivement), et puis on est retourné s’asseoir pour continuer à rigoler avec Nagase et prendre des photos avec Niimi et Yoshida.

Tout ça a fini en apothéose lorsque le responsable administratif du Matsuba, Noma-san, a été amené sur l’estrade, complètement soûl, pour prononcer le mot de la fin. Le voilà qui trébuche jusqu’à la tribune, dûment escorté par Shintani-sensei, qui lui rappelle à l’oreille pourquoi il est là. Et le majordome impassible lui tend le micro avec ses beaux gants blancs. Là, Noma hébété regarde l’assemblée hilare avec son visage tout rouge et une expression béate, farfouille dans ses feuille, hésite entre partir et rester, puis prend le micro et bafouille un « Merci beaucoup à vous tous » avant de quitter la scène avec un sourire banane et un air réjoui, sous les vivats et les applaudissements de l’assemblée.

Pour clôturer le tout, toute la salle a joué à jan-ken-poi (Pierre-feuille-ciseau) avec les sensei, qui se succédaient sur l’estrade pour désigner par élimination les heureux gagnants de petits lots préparés à l’avance. Et c’est dans cette joyeuse ambiance qu’on s’est séparé…

…Pour se retrouver en petit comité de membres et sensei du Matsuba, quelques centaines de mètres plus loin, dans un karaoké de kokusai-dôri. Là on a mangé les crêpes que j’avais préparées pour l’occasion, chanté, dansé, et bu de la bière et d’autres choses (je ne me souviens plus du détail, pensez donc !). J’ai fait un duo sur Kimi wo nosete, le générique du Château dans le ciel ; mais mon véritable succès ce soir-là, qui a même éclipsé le souvenir de Born in the USA de Bruce Springsteen, ça a été de me lancer dans Kabukichô no jô de Shiina Ringo, en solo d’un bout à l’autre (je crois que j’étais le seul à connaître les paroles, de toute façon). Je remercie chaleureusement Alban pour m’avoir initié à cette chanteuse, ça a fait bondir ma cote de popularité, et tout le monde était très content de me voir (enfin !) chanter un truc en japonais ! Du coup, je me suis aussi un peu moins senti le gaijin timide réduit aux tubes en anglais. +3 en compétence karaoké, paré pour la prochaine session !

Je suis finalement rentré avec les derniers trains, et un vent du diable qui soufflait à travers les rues, des épaves de parapluies démembrés dans tous les caniveaux : c’était la nuit de la plus belle pleine lune de l’année (8ème mois lunaire), mais on n’a pas vu grand-chose, parce qu’on s’est précisément tapé un sacré beau typhon sur Tokyo ce soir-là, et c’est au milieu des rafales que j’ai regagné mes pénates. Eh ben entre ça et toute la bière que j’avais dans le corps, je me suis même pas cassé la figure dites !


Noma danse avec Nagase,
sous l'oeil bienveillant de Shimizu.
Niimi-san


Un demi-Nozaki à gauche regarde Shimizu au micro,
Ishigawa lui donnant la réplique.
Au premier plan, tête de Suzuki.
Dream Team
Nagase - Rauch - Yoshida