Aujourd'hui, Loris, Lucio et moi, on a été à la grande Gaijin Job Fair d'Akihabara (la foire de l'emploi ! Rien que le nom m'amuse), sur une initiative de Lucio. C'est une sorte de rassemblement des grandes compagnies japonaises internationales, qui cherchent à se faire connaître des étrangers présents au Japon et qui souhaitent y travailler. Il y a donc des stands pour tout le monde, Panasonic, Japan Railway, Toyota, Sumito Mitsui, Namco Bandai, Lixil, Hitachi, j'en passe et des meilleurs, tous avec leur petit Power Point de présentation, leur documentation papier illustrée et leur staff souriant et entreprenant.
En face, vous avez une armée de Chinois en costume réglementaire de recherche d'emploi au Japon ; c'est-à-dire qui ressemblent à peu près tous exactement à ça, en encore moins décontractés (notez que pour se distinguer, il reste tout à fait possible de varier l'orientation du motif à rayure sur la cravate) :
Et puis au milieu, vous avez quelques Occidentaux qui se sont paumés là en se disant qu'ils y trouveraient peut-être de bonnes opportunités pour devenir le parfait petit salaryman moderne et dynamique, à la japonaise.
Il faut dire qu'il y a d'abord une sélection très sévère, qui explique l'abondance de ressortissants de l'Empire du Milieu : on est au Japon ici, on ne participe pas comme ça à un évènement, à la va-comme-je-te-pousse, sans un préavis de 48 heures, agrémenté d'un CV complet et d'une inscription en bonne et due forme. En d'autres termes, cela signifie que n'entre pas qui veut, et qu'il ne suffit malheureusement pas d'être géomètre ou de se gnothi seauton pour franchir le divin portique (le philosophe parle, un peu désappointé, vous notez. Il a quand même réussi à caser ses références, c'est un bon élève).
Non, pour cela, il faut tout simplement s'inscrire sur Internet en remplissant de nombreux renseignements sur son état, l'université d'où l'on vient (99% des présents étaient des étudiants en passe de recevoir leur diplôme en mars), et évidemment son niveau de japonais, du "basic/présentations" (N5) au "fluent" (N1), en passant par tous les autres niveaux, dont le "conversational" (N3) qui est modestement le mien. Ironie, malveillance ou simplement bêtise ? Le site d'inscription n'est accessible qu'en version "full-japanese", ce qui pour ceux qui se demanderaient donne à peu près ça.
Voilà, faites votre inscription maintenant, si vous n'êtes pas Chinois ! Même moi j'ai un peu galéré, alors ceux qui sont au niveau N5 "présentation orale de base - je sais lire les kanji pour écrire "montagne", "rivière" et compter jusqu'à cinq", je leur souhaite bien du plaisir.
Bon, ben nous on est des battants quand même (surtout Loris et Lucio en fait), donc on gambarimashita, et on s'est inscrit presque comme il faut (au détail prêt qu'il fallait imprimer le mail de confirmation pour le présenter à l'arrivée, et que j'avais pas vu ça).
Mais comme d'habitude, de toute façon, l'organisation est impeccable et tatillonne, pleine de prévenance, mais dans les faits, quand on est en situation, il voient un blanc-bec qui n'a (bien entendu) pas tout fait comme il fallait, ils se disent "Sasuga gaijin da !" en levant mentalement les yeux au ciel, ils sourient en s'inclinant, se lancent dans une explication de cinq minute dans un japonais de shinkansen pour vous dire en dernier lieu que c'est pas grave, et il vous laissent rentrer, parce qu'évidemment, dans le fond, tout le monde s'en fout de cette inscription, et ça n'a effectivement aucune importance. A plus forte raison parce qu'on vous fait derechef remplir à tous à nouveau un petit formulaire qui reprend peu ou prou les informations renseignées sur le site lors de l'inscription.
J'aime le Japon. Je vous l'avais dit déjà ? Je les adore. Ils sont trop mignons.
Ensuite, on a passé trois heures dans la place, à nous rendre sérieusement à divers stand pour voir un peu de quoi il retournait, et c'était assez instructif à tout point de vu, tant pour l'information littérale sur les entreprises, leur mode de fonctionnement, leur mot d'ordre, leur politique internationale, leurs méthodes de recrutement, leurs exigences, que pour le côté "méta" sur comment se passe globalement l'emploi au Japon, les attentes, les exigences, le genre de job (LE genre de job ; il n'y en a qu'un : salaryman), etc.
On se demande d'ailleurs parfois s'il y a des Japonais qui font autre chose que salaryman dans leur vie. Par exemple qui ramasse les poubelles ? Qui fait la police ? Les pompiers ? Qui enseigne aux étudiants à devenir de futur bons salarymen ? Je ne sais pas... On dirait simplement que ce seraient les niveaux bonus d'un jeu vidéo dont je n'ai pas les solutions, et il faudrait un peu se taper tous les autres niveaux en long large et travers pour trouver la sortie et délivrer la princesse (Attention ! Une tortue rouge !).
C'était une bonne chose aussi de jeter un oeil aux autres étudiants présents aux différents stands, c'était presque aussi instructif que la présentation elle-même pour comprendre à quelle genre d'entreprise on avait à faire. Par exemple, les gars qui écoutaient rigoureusement le speech chez Toyota (en prenant des notes en sus de leurs 5 pages de docs avec cartes et graphiques ! Si si !), ils avaient tous plus ou moins un balais dans le fondement et un air de constipé au troisième degré, tandis que chez Namco Bandai, on trouvait au contraire plutôt une ribambelle de mecs "cools et décontractés" (un peu trop même) jusqu'au gars de la présentation, qui avait une veste quadrillée noir sur blanc et un polo dessous ! Un vrai rebelle le mec, à côté de tous ses collègues de chez Sumito ou Lixil, en uniforme réglementaire, costard-cravate et petit doigt sur la couture. Mais c'était un de ses arguments chocs (et ça avait un réel succès) : chez Namco Bandai, pas besoin de trois-pièces, c'est à la bonne franquette, on est dans le domaine de l'entertainment, alors on se met à l'aise Blaise, en costume de tous les jours.
Nous on avait quand même fait un petit effort sur la présentation, mais impossible de rivaliser avec la belle harmonie Chinoise (il faut dire aussi : ils se ressemblent déjà tous. Ça aide). On détecte l'Occidental à trois lieues de distance, surtout en groupe : ils ont l'indécence de ne pas s'habiller pareil (et pourtant, on a un peu essayé. Un peu) ! Je crois que tout confondu, c'est Loris (à droite) qui remporte indiscutablement la palme de la classitude intégrale. Sacré rital va ! (Quand je lui ai dit devant un bol de yakitori-don à midi "Now you look like a perfect salaryman", il m'a répondu "va fanculo" en se marrant, lui qui d'habitude a des piercings plein les oreilles.) :
| NOTEZ BIEN QUE : 1. Lucio s'est rasé sa magnifique et luxuriante barbe ; 2. On peut apercevoir le AKB48 Cafe & Shop au fond ! |
Enfin voilà, c'était ma première expérience concrète de full-contact avec l'emploi japonais (avec l'emploi tout court en fait, à part un entretien pour la caisse d'Intermarché Cluny quand j'avais 18 ans, mais ça pèse pas lourd).
Un grand moment.
