Le bon
côté de la paperasse administrative, c’est que c’est inépuisable : plus on
en abat, plus il en reste à abattre. Plus on court d’un bureau à l’autre, d’un
campus à l’autre, de gare en gares et de banques en banques, plus on se démène
pour signer des papiers, souscrire à des assurances, payer des taxes, recevoir
des bourses, aller chercher des reçus ou simplement se faire fabriquer un sceau
personnel dans une échoppe de Shibuya,
plus les ramifications du possible s’étendent, et plus on découvre qu’il existe
de nouvelles institutions insoupçonnées, de nouveaux papiers couverts de
caractères complexes, et de nouvelles démarches onéreuses.
Car le
second côté attrayant de la paperasse japonaise, c’est que le moindre mouvement
de petit doigt mérite salaire. Vous allez faire votre attestation de
résident ? C’est ¥300. Vous voulez un reçu à ce guichet ? C’est ¥260. Si vous faites l’opération
plutôt en machine automatique ? C’est ¥310. Vous voulez payer votre
contribution à l’infirmerie de l’université ? C’est ¥2500… plus ¥230 de commission bancaire.
Vous retirez de l’argent ? Votre banque internationale prend sa juste part.
Vous changez de ligne de train ? Vous payez le changement. Vous achetez un
abonnement sur votre trajet quotidien ? Vous êtes étudiant, c’est moitié
prix, c’est ¥5500/mois.
Vous voulez le mettre sur votre carte Suica
(¥500) ? Pas possible à cette gare, il faut racheter une carte Passmo (¥500). J’en oublie certainement.
Je ne
sais pas vous, mais moi j’ai cette image de Final
Fantasy, quand un gros bill vous attaque, et que vous voyez vos points de
vie perdus s’afficher au fur et à mesure au dessus de votre tête…
Je
vous avais donc promis un petit développement ultérieur des joies de la
bureaucratie japonaise. Je suis en condition, alors faisons un petit retour en
arrière, une demi-semaine après mon arrivée (mardi 18 septembre, pour être
précis) : « rattrapage de journée d’accueil » (oriante—shon, comme on dit ici).
Rattrapage, ça veut dire gain de temps (une demi-journée seulement, là où les
camarades y on passé leur journée entière). Mais ça veut dire aussi punition :
on n’est que trois, et on est en retard, donc on n’a pas de temps à perdre. La
dame nous emmène dans un sous-sol secret façon Guantánamo, en passant par des
dédales de couloirs et d’ascenseurs rutilants, dont on ignore encore tout. Là,
elle s’enferme avec nous dans une salle de réunion vide, et l’enfer
commence :
Ça débute
avec la distribution de tas de papiers très épais, et de grandes enveloppes
substantielles, elles aussi remplies de papiers. Au début on croit que c’est
juste pour le fun, mais quand elle s’assoit et qu’elle commence à parler, on
comprend que non, elle va effectivement tout expliquer point par point.
Mais
attention : expliquer, ça ne veut pas dire parler lentement, oh non !
Expliquer, ça veut dire reprendre le jargon administratif plein de caractères épais,
obscures, et naturellement inconnus, pour les réinsérer à l’oral dans des
phrases sans fin qui s’enchaînent de manière ininterrompue, ponctuées de petits
mots de liaisons, du genre conjonctions de coordinations, qui sont censées donner
un aspect logique et structuré au propos, pour peu qu’on en saisisse le
contenu.
Apparemment,
c’était le cas de mon voisin chinois, visiblement très à son aise, qui
acquiesçait vigoureusement. Comme je ne voulais pas casser l’ambiance, je me
suis évidemment mis à faire comme lui, en jetant régulièrement un coup d’œil de
côté pour voir si je suivais bien toujours la bonne page du gros gros manuel,
ou si je ne m’étais pas trompé de liasse de papier. Ça requière beaucoup de
concentration.
Malheureusement,
ça n’est jamais si simple. Quand on nous demande si on a bien compris, il est
facile de continuer à acquiescer vigoureusement en répondant platement
« oui, oui » d’un air très confiant (« Oui vas-y
Oui-Oui, (Oui-Oui !), avec ton beau taxi ! En avant Oui-Oui
(Oui-Oui !), c’est toi qui conduit ! »). Le problème, c’est que vient
toujours le moment où la dame doit poser une question mettant en jeu plus de
trois mots consécutifs, dans la prolongation exacte de son long discours
ininterrompu. Suit un bref silence gêné, le temps de réaliser qu’il s’agit
d’une question qui nous implique personnellement et directement. Puis le
Chinois très à l’aise répond à la question dans son japonais de Chinois, un peu
chantant, mais grammaticalement assez juste et plein de mots compliqués, lui
aussi très vite. Alors la dame se tourne vers le petit Française, qui lui fait
gentiment répéter sa phrase, avant de dire d’un air très concerné :
« je ne comprends pas ce mot là », qui est évidemment LE mot
central de tout son propos depuis cinq minutes. Grillé.
Comme
ça a duré bien une heure et demie comme ça, j’ai eu la vague impression de
l’agacer. Moi de toute façon, au bout de deux minutes d’embrouilles
administratives tirées à pleine vitesse, j’avais déjà décidé que je reprendrai
tout ça calmement chez moi avec mon dictionnaire. Quelle idée aussi, de vouloir
me poser des questions ! Est-ce que je lui en ai posée, moi ?
On
s’est réconcilié depuis, parce que j’ai tout bien fait comme il fallait à la
visite médicale, alors elle était contente.
Le
plus drôle, c’est que quand à force de questions, de démarches et
d’allers-retours dans différents bureaux, on finit par comprendre enfin un peu
de quoi il retourne, on s’aperçoit que ça n’est pas si compliqué que ça, ni
tellement important. Mais la manière japonaise a cette faculté de dramatiser
incroyablement la moindre échéance, la moindre signature, le moindre
formulaire, parce qu’ils s’attendent tellement à ce que le gaijin ne fasse pas comme il faut, qu’ils veulent êtres bien
certains qu’on s’en occupe tout de suite.
En
revanche, quand on attend un papier de l’administration japonaise, ça peut
prendre un certain temps. Parfois,
une simple signature requière une telle remontée dans la hiérarchie que ça
nécessite une demi-semaine. C’est sans doute aussi pour ça qu’ils sont si à
cheval sur le timing.
Mais
pas que sur le timing ! La manière de remplir un formulaire, c’est C-A-P-I-T-A-L
(je pèse mes mots). Tout particulièrement lorsqu’il s’agit de comptes
bancaires. Déjà, il faut que le sceau soit bien appliqué bien visiblement dans
son petit cadre en bas à droite de la page. Si ça n’est pas bon, on recommence ;
ils ont une pile de formulaires toute prête. Ensuite, il faut bien écrire son
nom bien comme il faut, et puis bien marquer les caractères de transcription
japonaise chacun dans une case sans déborder (comme en maternelle) SANS OUBLIER
de mettre les petits accents dans la case suivante, et non pas dans la même
case que le caractère qui les portes. On met bien toute son adresse complète,
sans rature, et tous les autres détails cruciaux, comme l’âge, le sexe, le
numéro de téléphone, et si on porte plutôt des slips ou des caleçons. Et si on
fait une erreur, on recommence tout sur un formulaire tout neuf.
Mais le
meilleur moment, c’est quand il a fallu cocher des cases. Parce qu’au Japon,
quand on coche, on coche en faisant un petit [v]. Mais moi, je coche en
français, c’est-à-dire comme ça : [x]. Ça a faillit provoquer une syncope
chez la secrétaire, et on est passé à deux doigts de recommencer tout le formulaire
(sans rire !), n’ait été l’intervention calme et sereine du supérieur
hiérarchique, qui a affirmé d’un air rassurant que ça ne poserai pas de
problème.
Ouf !
On a frôlé la catastrophe diplomatique !
Bref, bienvenu chez les Vogons, la poésie en moins (cf.
Ode to a Small Lump of Green Putty I
Found in my Armpit One Midsummer Morning) !