dimanche 30 septembre 2012

Quarante-deux


Le bon côté de la paperasse administrative, c’est que c’est inépuisable : plus on en abat, plus il en reste à abattre. Plus on court d’un bureau à l’autre, d’un campus à l’autre, de gare en gares et de banques en banques, plus on se démène pour signer des papiers, souscrire à des assurances, payer des taxes, recevoir des bourses, aller chercher des reçus ou simplement se faire fabriquer un sceau personnel dans une échoppe de Shibuya, plus les ramifications du possible s’étendent, et plus on découvre qu’il existe de nouvelles institutions insoupçonnées, de nouveaux papiers couverts de caractères complexes, et de nouvelles démarches onéreuses.

Car le second côté attrayant de la paperasse japonaise, c’est que le moindre mouvement de petit doigt mérite salaire. Vous allez faire votre attestation de résident ? C’est ¥300. Vous voulez un reçu à ce guichet ? C’est ¥260. Si vous faites l’opération plutôt en machine automatique ? C’est ¥310. Vous voulez payer votre contribution à l’infirmerie de l’université ? C’est ¥2500… plus ¥230 de commission bancaire. Vous retirez de l’argent ? Votre banque internationale prend sa juste part. Vous changez de ligne de train ? Vous payez le changement. Vous achetez un abonnement sur votre trajet quotidien ? Vous êtes étudiant, c’est moitié prix, c’est ¥5500/mois. Vous voulez le mettre sur votre carte Suica (¥500) ? Pas possible à cette gare, il faut racheter une carte Passmo (¥500). J’en oublie certainement.
Je ne sais pas vous, mais moi j’ai cette image de Final Fantasy, quand un gros bill vous attaque, et que vous voyez vos points de vie perdus s’afficher au fur et à mesure au dessus de votre tête…

Je vous avais donc promis un petit développement ultérieur des joies de la bureaucratie japonaise. Je suis en condition, alors faisons un petit retour en arrière, une demi-semaine après mon arrivée (mardi 18 septembre, pour être précis) : « rattrapage de journée d’accueil » (oriante—shon, comme on dit ici). Rattrapage, ça veut dire gain de temps (une demi-journée seulement, là où les camarades y on passé leur journée entière). Mais ça veut dire aussi punition : on n’est que trois, et on est en retard, donc on n’a pas de temps à perdre. La dame nous emmène dans un sous-sol secret façon Guantánamo, en passant par des dédales de couloirs et d’ascenseurs rutilants, dont on ignore encore tout. Là, elle s’enferme avec nous dans une salle de réunion vide, et l’enfer commence :

Ça débute avec la distribution de tas de papiers très épais, et de grandes enveloppes substantielles, elles aussi remplies de papiers. Au début on croit que c’est juste pour le fun, mais quand elle s’assoit et qu’elle commence à parler, on comprend que non, elle va effectivement tout expliquer point par point.
Mais attention : expliquer, ça ne veut pas dire parler lentement, oh non ! Expliquer, ça veut dire reprendre le jargon administratif plein de caractères épais, obscures, et naturellement inconnus, pour les réinsérer à l’oral dans des phrases sans fin qui s’enchaînent de manière ininterrompue, ponctuées de petits mots de liaisons, du genre conjonctions de coordinations, qui sont censées donner un aspect logique et structuré au propos, pour peu qu’on en saisisse le contenu.

Apparemment, c’était le cas de mon voisin chinois, visiblement très à son aise, qui acquiesçait vigoureusement. Comme je ne voulais pas casser l’ambiance, je me suis évidemment mis à faire comme lui, en jetant régulièrement un coup d’œil de côté pour voir si je suivais bien toujours la bonne page du gros gros manuel, ou si je ne m’étais pas trompé de liasse de papier. Ça requière beaucoup de concentration.
Malheureusement, ça n’est jamais si simple. Quand on nous demande si on a bien compris, il est facile de continuer à acquiescer vigoureusement en répondant platement « oui, oui » d’un air très confiant (« Oui vas-y Oui-Oui, (Oui-Oui !), avec ton beau taxi ! En avant Oui-Oui (Oui-Oui !), c’est toi qui conduit ! »). Le problème, c’est que vient toujours le moment où la dame doit poser une question mettant en jeu plus de trois mots consécutifs, dans la prolongation exacte de son long discours ininterrompu. Suit un bref silence gêné, le temps de réaliser qu’il s’agit d’une question qui nous implique personnellement et directement. Puis le Chinois très à l’aise répond à la question dans son japonais de Chinois, un peu chantant, mais grammaticalement assez juste et plein de mots compliqués, lui aussi très vite. Alors la dame se tourne vers le petit Française, qui lui fait gentiment répéter sa phrase, avant de dire d’un air très concerné : « je ne comprends pas ce mot là », qui est évidemment LE mot central de tout son propos depuis cinq minutes. Grillé.
Comme ça a duré bien une heure et demie comme ça, j’ai eu la vague impression de l’agacer. Moi de toute façon, au bout de deux minutes d’embrouilles administratives tirées à pleine vitesse, j’avais déjà décidé que je reprendrai tout ça calmement chez moi avec mon dictionnaire. Quelle idée aussi, de vouloir me poser des questions ! Est-ce que je lui en ai posée, moi ?
On s’est réconcilié depuis, parce que j’ai tout bien fait comme il fallait à la visite médicale, alors elle était contente.

Le plus drôle, c’est que quand à force de questions, de démarches et d’allers-retours dans différents bureaux, on finit par comprendre enfin un peu de quoi il retourne, on s’aperçoit que ça n’est pas si compliqué que ça, ni tellement important. Mais la manière japonaise a cette faculté de dramatiser incroyablement la moindre échéance, la moindre signature, le moindre formulaire, parce qu’ils s’attendent tellement à ce que le gaijin ne fasse pas comme il faut, qu’ils veulent êtres bien certains qu’on s’en occupe tout de suite.
En revanche, quand on attend un papier de l’administration japonaise, ça peut prendre un certain temps. Parfois, une simple signature requière une telle remontée dans la hiérarchie que ça nécessite une demi-semaine. C’est sans doute aussi pour ça qu’ils sont si à cheval sur le timing.

Mais pas que sur le timing ! La manière de remplir un formulaire, c’est C-A-P-I-T-A-L (je pèse mes mots). Tout particulièrement lorsqu’il s’agit de comptes bancaires. Déjà, il faut que le sceau soit bien appliqué bien visiblement dans son petit cadre en bas à droite de la page. Si ça n’est pas bon, on recommence ; ils ont une pile de formulaires toute prête. Ensuite, il faut bien écrire son nom bien comme il faut, et puis bien marquer les caractères de transcription japonaise chacun dans une case sans déborder (comme en maternelle) SANS OUBLIER de mettre les petits accents dans la case suivante, et non pas dans la même case que le caractère qui les portes. On met bien toute son adresse complète, sans rature, et tous les autres détails cruciaux, comme l’âge, le sexe, le numéro de téléphone, et si on porte plutôt des slips ou des caleçons. Et si on fait une erreur, on recommence tout sur un formulaire tout neuf.
Mais le meilleur moment, c’est quand il a fallu cocher des cases. Parce qu’au Japon, quand on coche, on coche en faisant un petit [v]. Mais moi, je coche en français, c’est-à-dire comme ça : [x]. Ça a faillit provoquer une syncope chez la secrétaire, et on est passé à deux doigts de recommencer tout le formulaire (sans rire !), n’ait été l’intervention calme et sereine du supérieur hiérarchique, qui a affirmé d’un air rassurant que ça ne poserai pas de problème.

Ouf ! On a frôlé la catastrophe diplomatique !


Bref, bienvenu chez les Vogons, la poésie en moins (cf. Ode to a Small Lump of Green Putty I Found in my Armpit One Midsummer Morning) !